”Opération renaissance”, quand l’obésité devient un spectacle sur M6

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Sur les réseaux sociaux, de nombreuses militantes féministes dénoncent le sous-texte grossophobe du nouveau programme présenté par Karine Le Marchand et diffusé sur M6 dès ce 11 janvier. Une nouvelle incarnation de la télé-poubelle ?

Qu’est ce que “operation renaissance” ?

Comme le précise le journal “midi libre” :  “Calquée sur des émissions américaines telles que “The Biggest Looser”, qui présente des pertes de poids impressionnantes chez un public obèse, l’émission produite et présentée par Karine Le Marchand se démarque du concept outre-Atlantique par la durée de suivi des personnes participant à l’émission.”

“Dans cette émission américaine, 75 % des personnes reprennent leur poids dans les cinq ans parce qu’après les avoir soumises à des choses drastiques, on les remet dans leur vie habituelle sans jamais traiter l’origine de l’obésité et les conséquences de la perte de poids. Je voulais faire quelque chose de différent, de durable”, a notamment expliqué Karine Le Marchand à 20 minutes.

Seulement voilà : un collectif, “Gras Politique”‘, a partagé son indignation dans un blog sur Mediapart , estimant que cette émission présentée comme bienveillante et inspirante est en réalité grossophobe et dangereuse.

Dans cette tribune , on apprend qu’entre 2016 et 2017, 450.000 personnes obèses sont passées sur le billard en France dans le cadre d’une chirurgie bariatrique. Et cela représente un sérieux marché pour tout un panel de professionnels ( et moins professionnels ).

« De la gaine à la livraison de repas calibrés pour un nouvel estomac, du coaching opératoire au groupe de parole payant, en passant par le livre de conseils de “self love” vendu par la présentatrice de l’émission, c’est toute une économie parallèle qui se développe autour de ces techniques chirurgicales, un nouvel eldorado pour les entrepreneurs de la culture des régimes. »

Les opérations de ce type — sleeve gastrectomie ou pose d’un by-pass — ne sont pas anodines. Et pour que ces opérations soient efficaces, il est nécessaire que le suivi en pré et post-opératoire soit complet, et que les patients soient pris en charge sur le long-terme, comme l’indique la Haute Autorité de Santé sur son site. Voici comment cela se passe concrètement :

Le site Rockie a rencontré plusieurs professionnels de santé pour se faire une opinion. Il en ressort plusieurs constats : tout d’abord que le nombre d’opérations a explosé, mais qu’il y a beaucoup d’échecs relatifs au manque de suivi nutritionnel et de préparation. Ensuite, c’est une longue bataille : la chirurgie ne suffit pas, il faut aussi l’accompagner d’une discipline nutritionnelle, d’activité physiques quotidiennes mais aussi : lutter contre les préjugés : reprocher à un gros d’être gros, c’est comme reprocher à un asmatique d’avoir du mal à respirer.

Mais alors, que reprochent les associations à l’émission de Karine Lemarchand ?

D’après Rockie :

“Ce qu’elles redoutent avec ce genre d’émission, c’est qu’elle fasse croire que l’amaigrissement n’est pas si complexe, et que quelques coups de bistouris peuvent permettre d’annuler une souffrance et un mal-être bien présents chez les personnes obèses. Elles craignent également que ce programme ne contribue encore plus à la stigmatisation des personnes grosses, qui subissent déjà la grossophobie dans la vie de tous les jours.”

En 2018, le magazine Buzzfeed avait publié toute une enquête sur les coulisses du tournage de l’émission, et avait partagé des informations sur ce qui devait être montré à l’écran, comme le fait que les « candidats » devaient accomplir une randonnée en portant un sac à dos du poids de leurs kilos perdus.

« Je n’ai pas vu les épisodes, mais nous avons entendu dire que les mises en scène les plus trash que nous avions dénoncées ont été annulées : tant mieux. On reste quand même sur du contenu d’une qualité médiocre : Karine Le Marchand offre par exemple aux nouvelles opérées une ceinture sans trous, qu’elles vont poinçonner ensemble à chaque passage sur la balance. C’est infantilisant.

On a l’impression que Karine Le Marchand pense pouvoir apprendre aux gens qu’ils ont un corps, c’est d’ailleurs tout le postulat du nom de l’émission « Opération Renaissance », comme si on nous enlevait le droit de naître sans chirurgie, le droit de vivre. »

Daria Marx

Daria Marx, cofondatrice de Gras Politique, avait déjà tenté de faire interdire l’émission il y a trois ans, sans succès . Elle déclare :

« Ce genre d’émission n’aide que les portefeuilles de la chaîne, de la productrice et de ses intervenant·es. Aider les gens à maigrir, ce n’est pas décider pour eux du récit qui sera fait de leurs vies, de leurs corps, de leurs combats, ce n’est pas s’approprier la douleur des gens pour en faire un business. La seule chose que va produire cette émission, c’est l’augmentation de la pression à la chirurgie pour toutes les personnes grosses, qui vont se faire renvoyer la possibilité de se faire couper les 2/3 de l’estomac comme quelque chose de possible et accessible à toutes et tous. Ce n’est pas le cas. »

Mon Opinion en tant que “personne grosse” :

Je suis naturellement concerné. Mais, je suis partagé. Très partagé. D’autant que je n’ai pas encore vu un seul épisode de cette émission. Evidemment que la télévision a pour but d’être regardée, et que en ce sens les chaînes privées n’hésitent pas à mettre en avant des programmes “attirants” et “voyeuristes”, ce débat est vieux comme le monde médiatique, nous n’évoluons pas dans le monde des bisounours. Mais est-ce vraiment un mal nécessaire ? Faut il “exhiber” cette problématique et ses solutions, au risque de les banaliser et de faire croire à la solution miracle ? Cette émission aura t-elle le temps, dans les codes de la télévision “efficace”, d’expliquer clairement à tout à chacun à la fois qu’être gros est une maladie, et qu’on ne peut l’éradiquer aussi facilement qu’une appendicite ?

Mais cette émission m’intrigue : d’abord parce vu les ennuis de santé que j’ai vécu en 2020 je suis en réflexion sur la chirurgie, après l’avoir longtemps refusée. Ensuite, parce que ces ennuis de santé m’ont amené à rencontrer de nombreux professionnels de santé qui m’ont pour la plupart montré leur professionnalisme et leur dévouement à me sauver la vie, et que ma reconnaissance envers eux m’amène tout naturellement à leur faire confiance. Car si je peux écrire ces lignes aujourd’hui, c’est grâce à eux.

Chacun vit son obésité d’une manière différente : certains sont très heureux, et en bonne santé métabolique. D’autres le vivent plus difficilement, se mettant en masque pour affirmer que tout va bien. C’est là qu’entre en jeu l’aspect psychologique, facteur aussi déterminant dans la prise de conscience de celui ou celle qui décide de s’engager dans le long chemin de la chirurgie.

Personnellement, je suis d’une nature enjouée et joviale, je m’efforce d’être heureux et tout est résumé dans cette phrase, car mon poids et l’image qu’il peut renvoyer sur les autres a déjà par le passé freiné mes relations personnelles et professionnelles. On a beau le regretter, les sourires de facade et les “mais non, ton physique n’est pas un problème” n’empêchent pas les réponses de se faire rares lorsqu’on propose un projet professionnel ou l’image est importante comme en télévision, par exemple.

Mais de là à faire de ce “problème” une émission de télévision qui suit le parcours long et parfois douloureux de personnes obèses vers la chirurgie ? Est ce vraiment utile ?

L’éthique et la déontologie sont l’apanage des vrais professionnels de la santé, et pas toujours ceux des professionnels de l’audimat. Donc, le réflexe naturel m’amène à la méfiance, mais je demande à voir.

En savoir plus : Une pétition demande l’annulation d”Opération renaissance”, l’émission grossophobe de M6

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